Précis de conjugaisons ordinaires
Les éditions Xavier Barral ont sorti fin 2006 un excellent petit livre rose intitulé Précis de conjugaisons ordinaires, tentative d'étirement du français figé de Florence Inoué, David Poullard et Guillaume Rannou, trois éminents typogrammairiens. Un bel objet typographique qui réconcilie avec l'imparfait du subjonctif et les locutions populaires (merci à l'Epluche-Doigts pour cette découverte).
Que j'eusse aimé ça, hein ? en primaire me semble être une évidence.

Aller hop ! un petit tour sur l'article du Typographe.
Fenêtres, open Space d'Anne Savelli
Anne Savelli vient de sortir aux Editions Le mot et le reste (bel objet, souvenez-vous d'Eugène Boutmy ...) un ouvrage intitulé Fenêtres, Open Space.
A.S. a longtemps publié dans différentes revues sur le web comme ACD, pleutil? et remue.net. C'est d'ailleurs sur le site collectif fondé par François Bon qu'elle publie les premières pages de Fenêtres. Anne Savelli retranscrit en mots son regard à travers la fenêtre de la ligne 2 du métro. Chaque jour elle s'attache à décrire ce qu'elle voit lorsque le métro sort de terre entre les stations Colonel fabien et Barbès.
Fenêtres est le journal poétique de cette aventure urbaine. On pense à Pérec, à Roubaud, à cette façon de s'approprier l'espace et raconter par listes et contraintes. Idée lumineuse que cet index en fin d'ouvrage.
A noter : Anne Savelli a ouvert un blog pour continuer son journal en Open Space avec textes et images. Retour sur le web : la boucle est bouclée.
Les rêveries d'Hélène Georges

Hélène Georges est une femme d’affaire impitoyable, héroïne de roman, de comédie musicale, d’aventures extraordinaires au Mexique ou sur les mers des Caraïbes. Hélène Georges est illustratrice et signe chez Michel Lagarde son premier album d’auteur/compositeur/interprète comme dans les meilleures chansons. Interprète des propres rêveries qu’elle imagine, HG se met en scène dans des aventures où l’amour finit toujours par l’emporter.
La douceur du graphisme s’accorde avec la légèreté et l’humour des propos, assurés notamment par de solides références cinématographiques (Le bal des sirènes, La flibustière des Antilles...). Qu’elle s’imagine enlevée par une révolutionnaire mexicaine ou envoûtée par une princesse kurde, HG nous rappelle qu’il ne faut pas hésiter à s’inscrire dans son propre imaginaire. Où comment relire Michel Strogoff revient à acheter un billet pour le transsibérien.
Une histoire de bibliothèque
Alberto Manguel a livré Une histoire de la lecture fort célèbre, relayée depuis peu par sa suite, La bibliothèque la nuit. Parmi les sentiments collectifs (comme avoir l'impression d'avoir déjà vécu une discussion ou une situation), celui de ne pas pouvoir lire — encore moins relire — tous les livres existants et accessibles, pas même ceux qui sont logés dans sa bibliothèque, qu'elle soit caverne d'Ali Baba ou parfaite réplique d'un exemplaire Dewey bien rangé à sa place. Sans parler d'une mise à l'épreuve d'ordre philosophique dont l'avènement annoncé de la bibliothèque électronique ne saurait réduire la portée comme le traite Manguel dans son dernier ouvrage, nous avons tous été confrontés à ce constat de vivre sa bibliothèque idéale en la réduisant à la peau de chagrin de nos possibilités.
Mais voilà une bien jolie histoire contée et vécue par une bibliothécaire de ma connaissance. Imaginez une vieille dame amatrice de livres et de bibliothèque publique, attirée par les étagères de romans. Sa bibliothèque est celle qu'elle s'est forgée : lire tous les romans les uns après les autres en commençant par le premier A jusqu'au dernier Z au point de dire que lorsqu'elle arrivera au Z elle aura lu tous les livres, tous les livres, tous les livres ...
Et tant pis si certains sont empruntés au moment où elle arrive à leur place, tant pis si d'autres récemment achetés viennent rejoindre les piles déjà compulsées, tant pis si elle enchaîne d'un LEVinas à un LEVy, d'un GENet à un GENevoix.
Son épreuve est de lire tous les livres. Sa technique est de les aborder du premier au dernier à cahcun de ses passges. Une bien belle façon d’exprimer que la bibliothèque contient tous les livres, le hasard et la dewey font paradoxalement le reste.
Ne pas manquer en complément du Manguel, l'excellent de Penser/classer de Georges Perec publié sur Désordre.net.
L'histoire de Chicago May
Longtemps j'ai voulu m'acheter un livre édité chez Sabine Wespieser. Je trouve que ce sont de beaux objets, agréables à prendre en main et à lire. Une fois lu, même s'il comporte plus de 400 pages et même s'il est trimballé dans un bus ou porte-bagages de vélo, le SW parait comme neuf, la tranche n'est même pas pliée. Dingue. Je n'ai pas eu l'occasion d'acheter car on me les a prêtés, y compris en bibliothèque, jusqu'au jour où le nouveau Nuala O'Faolain est sorti.
NOF est connue pour ses récits autobiographiques (ni complètement fiction, ni essai à proprement parler) comme On s'est déjà vu quelque part où elle décrit son parcours d'Irlandaise type (selon la formule SW) et J'y suis presque, récit intime sur sa nouvelle vie d'auteur "à succès". Dans la même mouvance que Chimères, NOF s'intéresse ici plutôt au récit biographique, exercice difficile s'il en est d'enquêter sur un vécu sans en faire l'exacte biographie pointilleuse ni imaginer une fiction surréaliste comme le yaourt (avec des morceaux dedans). L'auteur assume son approche à propos de ce formidable personnage qu'est Chicago May, une jeune irlandaise qui émigra d'Irlande en Amérique à la fin du 19e siècle après avoir volé les économies de sa famille, parmi les plus pauves de l'époque. Volé. Le ton est vite donné pour caractériser cette femme qui deviendra au fil de ses rencontres et de sa survie de solitaire une reine du crime.
La vie de Chicago May est à elle seule une source de lecture passionnante, d'autant plus que NOF conte à la fois son enquête, ses démarches et ses trouvailles. Les 400 pages ne se dévorent pas en 2h56 comme un Marc Levy et on ne peine pas à atteindre la dernière page bienveillante. Aventures, réflexions, enquête archéologique ... NOF emprunte à un mélange des genres réussi associant l'histoire à son histoire, et c'est là que le livre oscille sur une ligne de crête fragile : comment faire le lien entre une vie d'exclue incomprise et solitaire comme Dermot, le frère de NOF récemment décédé ? NOF s'associe, regarde, observe son personnage avec des accents lyriques un peu agaçants. Par contre elle explique et assume totalement le choix de Chicago May, irlandaise et femme, comme elle.
L'argot des typographes
La typographie est vivante, élastique, malicieuse et ce n'est pas l'avènement du numérique qui contredira ce petit bijou de texte écrit par Eugène Boutmy et publié en 1883, j'ai nommé le croustillant Dictionnaire de l’argot des typographes suivi d’un choix de coquilles typographiques. Ledit texte est disponible sur Wikisource (domaine public oblige...), je ne saurai trop vous conseiller l'excellente réédition de la maison marseillaise Le Mot et le Reste qu'une belle rencontre dans une librairie locale m'a permis de découvrir.
Eugène Boutmy était lui-même typographe. Il eut l'excellente idée de rapporter ce patrimoine oral à la fois technique et pittoresque. L'évolution "des" métiers de typographes a petit à petit fait disparaître certaines expressions que ce dictionnaire révèle. On devine une véritable chaîne de compositions où l'on distingue bien le typographe du margeur, du simple correcteur et des autres corps de métiers de l'imprimerie. Ainsi le bourreur de ligne est un Ouvrier qui compose particulièrement des lignes pleines ou courantes, telles que celles des journaux. Par extension c'est un ouvrier chargé des basses tâches. Le cheveu est quant à lui un travail qui offre des difficultés ou qui est ennuyeux et peu lucratif. Par extension, avoir mal au cheveu revient à se prendre la tête à cause des excèse de la veille... Ou comment une fête trop arrosée peut donner un cheveu le lendemain ...
Eugène Boutmy restitue un univers très expressif. Le lecteur imagine sans peine les gestes, les tâches, les situations comme par exemple :
Il pleut !
v. unipers. Exclamation par laquelle un compositeur avertit ses camarades de l’irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d’un étranger. Dans quelques maisons, il pleut ! est remplacé par Vingt-deux. Pourquoi vingt-deux ? On n’a jamais pu le savoir.
Les coquilles célèbres ou curieuses sont la cerise sur le gâteau. L'auteur fait la liste explicite d'horreurs et erreurs typographiques particulièrement croustillantes qu'on ne se lasse pas de découvrir...
La rentrée littéraire [1] : comment je me suis disputé(e)
683. 683 romans, si ce n'est 552 ou 682, un nombre statistique qui ne veut rien dire lorsqu'on pénètre dans une librairie et qui donne le tournis comme une Alice tombant dans le terrier du lapin. La rentrée littéraire s'apparente parfois à une rentrée des classes : les vacances ont à peine commencé que déjà les noms claquent sur les lignes de la presse et du net, une visite de librairie en vacances s'apparente à une ligne de courses infinie.
Pfff, comment font les autres pour savoir, je veux dire mis à part les auteurs que l'on suit, que l'on souhaite, dont on attend l'édition prochaine ? A ce compte là je note déjà sur mes tablettes un budget conséquent : le Jacques Roubaud, le François Bon, Le Nicole Krauss. La lecture de quelques feuilles et Millefeuille — mais pas trop — ajoute d'éventuelles Chroniques d'Oliver Alban, l'histoire de Chicago May, le Sarah Waters ? Lire des dossiers rentrée mais pas trop : Le Jonathan Safran Foer, le François Vallejo... Parfois je me demande s'il n'est pas plus simple de définir ce que l'on ne veut pas.
Alors quoi, la méthode consiste à acheter l'indispensable, échanger d'autres envies autour de soi, emprunter à la bibliothèque les envies non abouties et oublier ce qui malheureusement passera inaperçu. Car là est peut-être la facette la plus terrible de ce terrier de lapin : beaucoup de textes vont payer leur date d'apparition. Le Buzz littéraire revendique l'éloge de la lenteur littéraire avec raison. Comme je l'écrivais dans l'édito d'ACD n°52 :
Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant. (*)
La deuxième fut une frustration évidente de ne pouvoir les lire tous, la troisième fut la résolution de leur laisser leur chance.
(*) Jorge Luis Borges, La bibliothèque de Babel.
Tout est illuminé
Jonathan, un jeune écrivain juif américain, se rend en Ukraine afin de retrouver la femme qui sauva son grand-père d’une mort certaine durant l’occupation nazie. La quête de Trachimbrod, le village d’origine à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, ne nécessite pas moins d’un guide et d’un chauffeur particulier. Ca parait simple, touchant, quête prétexte à une réflexion sur l’Histoire ?
Ledit guide/traducteur & chauffeur ne sont autre qu’Alex et son grand-père aveugle (mais chauffeur agréé tout de même car guidé par sa chienne Sammy Davis Junior, Junior), ce qui donne un aperçu de l’humour de ce premier roman. L’histoire se découpe entre le journal de bord d’Alex dans un anglais scolaire et vernaculaire bien restitué par la traduction française (après quelques petites pages d’adaptation on se fait vite au jeu de vocabulaire), la correspondance d’Alex et Jonathan et le récit de ce dernier, reconstitution historique de la branche trachimboldienne de sa famille. Les deux (trois, quatre ?) récits s’entrecroisent de chapitre en chapitre sans perdre totalement le lecteur qui devra tout de même rester concentré s’il ne veut pas tomber dans la Brod.
Derrière le style corrosif qui n’hésite pas à brocarder les travers des différentes communautés à la manière d’un Woody Allen au-delà du miroir, J.S.F pose un regard touchant sur ses personnages, sur leur quotidien et leurs découvertes. Son récit est très rythmé, une mosaïque de saveur très ambitieuse. On aime ou on décroche, personnellement j’ai aimé.

