Dimanche soir, séance à la fraiche du Jardin des Finzi Contini de Vittorio de Sica, adapté du roman de Giorgio Bassani. Nourrie d'ellipses et de sous-entendus, l'histoire ne nous épargne pas en narrant les amitiés innocentes de la jeunesse juive et dorée de Ferrare dans l'Italie fasciste de 1938 à 1943. L'insousciance de la première partie laisse vite place à l'exclusion et le spectateur de trembler à chaque nouvelle étape franchie. Les principes symboliques (exclusion du cercle de tennis ...) virent à la discrimination de plus en plus marquée. La situation finale est d'autant plus forte qu'il n'y a pas de scène de violence physique, d'entre-deux qui permet de mesurer l'escalade vers la mort. L'escalade apprise par la radio ou les journaux, les discours officiels et la rue.

C'était hier, il y a plus de 60 ans.

Les matins radiophoniques (disons les 7-9) sont étranges. On y invite moult ministres pour expliquer poliment chaque nouvelles mesures gouvernementales. Une mesure en remplaçant une autre à la vitesse d'un franchissement de col du Tour de France, le débat s'évapore et on passe rapidement à l'étape suivante. Exemple.

Jeudi 25 septembre, la libération des infirmières bulgares expliquée par l'invité de France Inter. Un responsable du corps diplomatique français ? Non. Un philosophe des médias ? Non. Réponse : le porte parole du parti au pouvoir Yves Jego.
Mercredi 1er août, la ministre de la santé Roselyne Bachelot pour nous expliquer la franchise médicale.
Jeudi 2 août la ministre de l'économie Christine Lagarde pour nous expliquer le bouclier fiscal.
Et puis.

Lundi 30 septembre, annonce de la détermination totale de Brice Hortefeux [Ministre de l'immigration, de l'intégration] contre le travail clandestin. Il dit Mon combat passe par une augmentation des contrôles, et puis Nous ne fermons plus les yeux. La semaine dernière encore : Le devoir de mémoire ne suffit plus, il faut aussi le devoir de servir, citant en exemple l'immigré italo-polonais Guillaume Apollinaire qui a choisi d'écrire en français, de se battre pour la France [et de mourir pour elle].

Monsieur le ministre oublie de situer le contexte de la "foi" d'Apollinaire, devenu porte-drapeau de l'amour pour la France sans l'avoir demandé : 1870 n'est pas loin, 1914 est le moyen de s'engager en tant que "vrai français" contre ceux qu'on appelle les boches. Aujourd'hui on ne dit plus les boches mais on définit la culture par la fierté d'être Français. On proclamme que cette fierté repose sur notre langue et notre culture, immense et que que cette dernière doit être faite pour le peuple [chapitre 15 du programme]. Guillaume Apollinaire aurait-il reçu sa naturalisation aujourd'hui ? Bref, pour asseoir la culture française dans le monde, il faut défendre l'identité nationale.

Souvent le parent pauvre des projets politiques, la culture devient une fois de plus un enjeu identitaire, ici au mépris du communautaire. Il y a un an, elle était prise à partie dans la circulaire du 13 juin envoyée par le Ministre de l'Intérieur, où il est expliqué que la régularisation de familles d'enfants scolarisés dépend de l'appréciation d'un certain nombre de critères, parmi lesquels l'absence de lien de cet enfant avec le pays dont il a la nationalité [page 3]. La double culture est donc considérée de manière négative comme un obstacle, une contrainte à l'intégration. Dans le portrait filmé que lui consacre Abraham Ségal, Florence Delay explique que sa culture est française et espagnole, avec un sentiment de regret qu'elle en soit pas triple ou quadruple.
D'un côté une vision exclusive de la culture, de l'autre l'assurance d'une richesse et donc d'une ouverture.

Alors (re)lire Le jardin des Finzi-Contini de Bassani et le Denier du rêve de Yourcenar, s'ouvrir avec avant que les symboles ne disparaissent.